Bordeaux : Saint-Michel et Sainte-Croix, entre histoires insolites et patrimoine
Nous voici au sud de Bordeaux. Les quartiers Saint-Michel et Sainte-Croix ont façonné l’histoire de la ville. Que faut-il faire, que faut-il voir ? En bref : découvrir l’histoire et l’architecture des édifices religieux, arpenter ces rues et monuments faisant écho au commerce maritime, dénicher des vestiges de remparts, savourer l’atmosphère du marché des Capucins. Sans passer à côté de ces fameuses anecdotes – des momies vous avez dit ? – qui marquèrent les esprits. Du moins ceux de Victor Hugo, Stendhal ou Théophile Gautier…
Brève histoire de Saint-Michel et Sainte-Croix à Bordeaux
• Dès le 10e siècle, ces territoires proches de la Garonne – situés au sud de la ville hors de l’enceinte antique – connaissent un essor démographique, avec une concentration autour de l’abbaye Sainte-Croix. Les bénédictins ouvrent une voie menant au fleuve, la future rue du Port. Entre le 12e et le 13e siècle, ces quartiers se densifient, un pôle artisanal s’y développe. Les ordres mendiants franciscains (dits aussi cordeliers) s’établissent, début 13e siècle, près de la place du Maucaillou, à proximité de l’église Saint-Michel. Des legs leur fournissent des terres pour établir un ensemble conventuel.
• Le quartier vit de l’activité du vin et du fleuve. Rue Carpenteyre, on travaille le bois, rue des Fours, la tuile ; rue de la Fusterie, les tonneaux… Les vignes se multiplient. Au fil du temps, les multiples établissements conventuels deviendront des hôpitaux s’occupant des pauvres et des malades. Fin 13e siècle, l’abbé de Sainte-Croix attribue des lotissements aux bourgeois. Ainsi se façonnent, îlots et rues en « double peigne », perpendiculaires à la « grande rue Sainte-Croix » – la rue Camille Sauvageau. Maisons, chais et jardins sont omniprésents.
• À partir du 14e siècle, la ville érige la troisième et dernière enceinte. Son tracé s’étire sur plus de 5 km. Elle englobe et protège ces nouveaux quartiers. La rue Peyronnet et la rue des Douves portent encore des vestiges de la muraille. Au 17e siècle des raffineries transforment le sucre venu des colonies. Le théâtre national de Bordeaux Aquitaine investira d’ailleurs un vieil entrepôt de stockage de sucre en 1990.
carte de saint-michel et sainte-croix à bordeaux
Quelques monuments historiques à connaître
Sainte-Croix, des origines mérovingiennes
• La découverte de sarcophages (dont, en 2025, une nécropole mérovingienne place Renaudel) ainsi que de l’épitaphe de Mommolenus, décédé autour de 643, place la création du site à l’ère mérovingienne. Un premier monastère s’installe (il sera détruit par des invasions), à proximité du débouché de l’estey de l’Eau-Bourde et de la route de Toulouse. Les reliques du saint, réputé guérir les personnes souffrant de déficiences mentales, contribuent à sa renommée.
• Au 10e siècle, se construit l’abbaye bénédictine romane Sainte-Croix. Grâce à ses droits et richesses foncières, devenus très étendus, elle accroit son rayonnement. Elle jouit des revenus générés par le moulin de Sainte-Croix, construit au 12e siècle. Durant ce siècle, elle est remaniée et embellie. Autour de 1135, elle devient église paroissiale. Jusqu’au 14e siècle, elle se situe, tout comme le quartier, hors des remparts antiques.
17e siècle : installation de la congrégation de Saint Maur
• Ils rénovent et agrandissent les lieux. En 1735, les Mauristes érigent dans leur jardin une fontaine monumentale adossée au rempart. Les statues – dont la déesse Junon et la muse Terpsichore – avaient été sculptées pour le Grand-Théâtre, place de la Comédie. Au 18e siècle, château Carbonnieux, grand cru de Graves à Léognan appartient aux bénédictins. Ils produisent du vin blanc qu’ils exportent jusqu’à Constantinople. L’histoire raconte que le vin était commercialisé sous l’étiquette « eau minérale de Carbonnieux »…
• À la Révolution, les bâtiments accueillent l’hospice des vieillards. Le grand orgue, daté de 1748, est l’œuvre du facteur et moine bénédictin François Dom Bedos de Celles. En 1811, ce chef d’œuvre, composé de 45 jeux sur 5 claviers et 24 rangées de tuyaux, est désormais abrité cathédrale Saint-André. Il sera restitué à Sainte-Croix en 1996.
• Des campagnes de travaux se poursuivent au 19e siècle. Celle de l’architecte Paul Abadie, vers 1861, altère profondément l’édifice, notamment : la façade, les décors, l’élévation d’une tour carrée et celle d’un second clocher au nord. Fin 19e, la transformation du faubourg voit disparaître la plupart des bâtiments monastiques. En 1890, l’école des Beaux-Arts s’installe dans une aile de l’hospice.
Basilique Saint-Michel, édifice gothique flamboyant
• Une première chapelle dédiée à Saint-Michel est construite au 9e siècle à l’époque carolingienne. Lui succède au 11e siècle, une église romane dépendante de l’abbaye Sainte-Croix. Elle sera agrandie au 12e siècle. L’église est très fréquentée par les habitants du quartier : des gens de mer, des artisans, des mariniers et des marchands maîtres du commerce de la Garonne.
• Début 14e, avec le nouvel essor du faubourg, l’église est jugée trop exiguë. Un chantier débute mais les troubles de la guerre de 100 ans le ralentissent. Milieu 14e siècle, la proposition architecturale pour le nouvel édifice évolue d’une église-halle à une église basilicale. 1464 marque l’arrivée du maître d’œuvre Jean Lebas. Le chantier s’achève autour des années 1575.
classé à l’UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques
• 72m de long, 38 de large au transept, 23 mètres de haut pour le vaisseau… Saint-Michel devient la plus grande église paroissiale de la ville. L’édifice est ponctué de chapelles dédiées aux puissantes confréries d’artisans – les quincailliers, les couvreurs, les charpentiers, les gabariers, les mariniers… – et aux bourgeois de Saint-Michel.
• De passage à Bordeaux en 1462, Louis XI – qui appartient à la corporation des mariniers, « la confrérie Notre-Dame de Montuzet » – place le royaume sous la protection de Saint-Michel. À sa demande, une bulle papale autorise en 1466 l’établissement d’un collège de chanoines. L’événement signe l’indépendance de Saint-Michel vis-à-vis de la cathédrale Saint-André.
• Au début du 17e siècle, une initiative du cardinal de Sourdis, place la chapelle Sainte-Apollonie sous le vocable Saint-Jacques. Son retable, daté de 1632 est décoré de l’Apothéose de saint Jacques. Les vitraux représentent les derniers moments de sa vie.
• Parce que l’ouragan de 1754 et la Révolution fragilisent l’édifice, des campagnes de restauration se succèdent entre la fin du 17e et le 19e siècle. Les verrières endommagées, sont restaurés par les maîtres verriers Joseph Villiet et Charles-Laurent Maréchal entre 1852 et 1862.
• Après les dégâts dus aux bombardements de juin et décembre 1940, une nouvelle vitrerie est montée dans les années 60. Elle est signée des maîtres Jean-Henri Couturat, Pierre Gaudin, Max Ingrand et Gérard Lardeur. Les pièces mêlent deux courants artistiques distincts : l’un contemporain, insufflé par le peintre dominicain Père Marie-Alain Couturier ; l’autre traditionaliste auquel est attaché Max Ingrand.
Clocher de Saint-Michel, situé à environ 15 mètres de la basilique, construit sur un ancien charnier
• Quand il la découvrit en 1680, l’architecte Vauban déclara voir « une des plus belles pièces d’Europe ». Sa construction, débutée en 1472 par le maître d’œuvre Jean Lebas, fut échelonnée : en 1486, la tour ; en 1492, la flèche ; en 1496, son sommet est couronné d’une croix. Nouvel amer pour les marins, la flèche culmine à 370 pieds, soit environ 110 mètres. Elle rivalise avec la tour Pey-Berland, clocher de la cathédrale Saint-André.
• Malmené par le temps, l’édifice nécessite d’importantes interventions, notamment fin 15e, 16e et 17e siècle. En septembre 1768, après le passage d’un ouragan et la perte des cloches, il faut détruire la flèche pour éviter qu’elle ne s’écroule. Entre 1822 et 1851, on y installe le télégraphe Chappe. Puis, en 1861, l’architecte Paul Abadie se lance dans sa reconstruction. Il retire malencontreusement les maçonneries soutenant les étages, ce qui fragilise la structure. Il faudra vite intervenir sur les contreforts, surtout après la tempête du 22 septembre 1863. À l’issue des travaux, la flèche s’élève à 114 mètres.
Fontaine de la Grave, fût cannelé d’où semblent s’échapper des roseaux
En 1788, Bonfin érige une fontaine monumentale pour alimenter le quartier en eau potable. Aux 14e et 15e siècles, les activités des ports actifs de ce côté de la Garonne sont diverses. Tout d’abord, des productions acheminées de l’arrière-pays, comme le pastel toulousain, le bois et les céréales.
Le sel déposé au port des Salinières. La pierre de lest et de carrière au port de La Grave, le vin au port de Sainte-Croix…Sans oublier l’essor de la construction navale au 18e. Depuis le 11e siècle, les autorités ducales prélèvent des impôts sur ce trafic tels la pouyade pour le sel et la coutume pour le vin.
Porte de la Monnaie
La porte – datée de 1759 – prend son origine avec l’élévation du nouvel hôtel de la Monnaie au débouché de la rue, place Léon Duguit. À Bordeaux, les premiers ateliers de frappe apparaissent dès la seconde moitié du 7e siècle. Ils resteront en activité jusqu’en 1879 avant de déménager pour Paris. 1973 marque l’ouverture de la monnaie de Paris à Pessac. Aujourd’hui, l’usine produit annuellement plus d’un milliard de pièces de monnaies.
Place André Meunier
Une place chargée d’histoire. S’y dressait depuis 1676, le fort Louis, rasé vers 1831. Puis, en 1832, l’architecte Gabriel J. Durand achève de construire les abattoirs municipaux. Lieu déterminé car à proximité du marché aux bœufs. En 1938, les abattoirs déménagent – ainsi que leurs odeurs nauséabondes – quai de Paludate ; avant que le site ne devienne les halles de la bocca en 2011.
Depuis 1890, le 149 cours de la Marne, logeait l’école du Service de Santé des Armées (Santé Navale). D’ici sortaient les futurs médecins de la Marine. Parmi les diplômés, le médecin, écrivain et ethnographe Victor Segalen ou Henri Laborit, acclamé pour ses recherches sur l’anesthésie. L’école déménage à Lyon en 2011. En face, avant d’ouvrir l’hôtel La Zoologie en 2021, le pavillon accueillait l’Institut de Zoologie de Bordeaux.
Deux évènements qui ont marqué Saint-Michel à Bordeaux
Des albâtres de la basilique Saint-Michel volés et retrouvés… 35 ans après
1984 : des cambrioleurs se seraient laissés enfermer dans la basilique. Leur intention : réaliser – sur place – des moulages en plâtre de 7 des 9 albâtres de la chapelle Saint-Joseph. Les substituer aux authentiques datés du 15e siècle et fabriqués en albâtre de Nottingham. On se rend compte du vol… 9 ans plus tard. Car Françoise Baron, conservatrice générale au musée du Louvre détient une des pièces répertoriées de la basilique. Cette découverte marque le début de l’enquête. On contacte les galeries d’art de toute l’Europe, en Angleterre et le FBI aux États-Unis. Et cela porte ses fruits car en 2019, les fameux albâtres font enfin leur retour dans la basilique.
Entre 1794 et 1979, quelle était l’attraction n°1 pour tous ceux de passage à Bordeaux ? Les momies de Saint-Michel
Autour de 1794, on exhume le cimetière de la basilique Saint-Michel… Certains corps sont naturellement momifiés. On décide de les exposer – debouts en cercle – dans la crypte de la flèche. Les curieux visiteurs découvrent alors des ombres inquiétantes dans la pénombre. Leur état de conservation, leurs expressions, leurs blessures… Tout se devine. Et de ces silhouettes macabres naissent des récits. Un général mort en duel, un portefaix mort le ventre ouvert, une femme décédée avec son enfant… Les momies finissent par se décomposer. On clôt les visites en 1979. Puis, en 1990, leurs fragments et ossements, sont inhumés au cimetière de la Chartreuse. Marqués par cette vision, Stendhal, Hugo et autres illustres visiteurs laisseront d’ailleurs quelques mots de leur visite de la crypte.
Que faire à Saint-Michel et Sainte-Croix aujourd’hui
Château Théâtre Descas
Ici, bien avant que ne s’élève le monumental château Descas, se trouvait depuis le 17e siècle l’hôpital de la Manufacture et des enfants trouvés. C’est en 1881 que le négociant Jean Descas, acquiert l’ensemble, soit 10 000m². Son idée : construire un édifice regroupant toute son activité de négoce « des petits vins ». Alphonse Ricard, qui est déjà intervenu pour l’école des Beaux-Arts, se charge du projet. Caves pour stocker plus d’un million de bouteilles, chais pour loger plus de 50 000 barriques, tonnellerie, appartements… Au fil du temps, l’édifice connaît de nombreuses vies. Aujourd’hui on se rend au Théâtre Descas pour des soirées, évènements et spectacles.
Faire ses courses et/ou siroter un verre au marché des Capucins
• Le marché des Capucins tire son nom de la congrégation des frères mineurs installée dans le quartier en 1601. Leur robe brune comporte un capuchon pointu, « une capuce ». Le fameux ventre de Bordeaux nourrit les Bordelais depuis…1749. En 1797, on y vend du bétail. Puis, le marché aux bœufs se rapproche des abattoirs de la place Meunier. Les Capus deviennent un marché réservé aux grossistes. Au fil du temps, commerçants et producteurs essaiment le voisinage.
• En 1881, l’architecte Charles Durant s’inspire du modèle Baltard pour remplacer la halle en bois. Deux halles métalliques et une galerie centrale encadrent maintenant le marché. Matériaux utilisés : la ferronnerie provenant des pavillons de la machinerie de l’Exposition de Paris de 1878. Puis, il réitère avec le marché des Douves, voisins des Capus.
• Après la reconstruction d’une halle en béton pour les Capus en 1957, les Douves demeurent le dernier exemple d’architecture métallique de marché. En 1963 : le marché de gros déménage sur le site de Brienne. Il devient un marché d’Intérêt national, dit MIN.
• Aujourd’hui, les Capucins sont ouverts chaque matinée sauf le lundi. On y trouve des petits producteurs locaux venant par exemple de la métropole, du Blayais ou du Lot-et-Garonne. De nombreux revendeurs et plusieurs bars et restaurants permettant de profiter de cette atmosphère de marché de quartier tant appréciable.
La Halle des Douves, le bon plan culturel
Voici, dans les locaux du marché des Douves, une association dédiée au droit à la culture chapeautant une multitude d’autres associations. Une adresse à connaître pour les amoureux d’ateliers et d’évènements associatifs rythmant la vie de quartier. Leurs vocations : créer du lien, des moments de partage, de solidarité, de convivialité… En passant par là, ne pas manquer le pan de mur, à l’arrière de la bâtisse, héritage de cette troisième muraille érigée au 14e siècle.
À visiter lors des Journées du Patrimoine : la chapelle du couvent des Capucins
C’est au début du 17e siècle, que les Capucins s’établissent dans l’ancien hôpital de la Peste. Le couvent, endommagé, est reconstruit fin 18e. L’enclos des capucins abrite par la suite l’atelier de la Monnaie et une filature de coton. En 1805 s’y installe le grand séminaire diocésain. En 1875, l’architecte Pierre-Auguste Labbé transforme la vieille chapelle en chef d’œuvre néogothique. Les 17 statues des prophètes sont signées Edmond Prévot et les 17 verrières au-dessus de la nef du maître verrier Joseph Villiet. Cet ancien monastère abrite maintenant le CROUS Bordeaux-Aquitaine.
Les puces de Saint-Michel
Chaque mardi, jeudi, vendredi et dimanche matin, les brocanteurs investissent le parvis de la basilique place Canteloup. Une aubaine pour les chineurs et amoureux d’objets de curiosité, de vintage, de meubles… Sans oublier, les antiquaires installés à proximité, au 22 Rue des Allamandiers, dans une ancienne mûrisserie de bananes.
— Très belle découverte de ces quartiers !
Crédit photos David Da Silva
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